Le genre laisse-t-il des empreintes épigénétiques dans le cerveau ?

Le genre laisse-t-il des empreintes épigénétiques dans le cerveau ?

Si la définition du sexe, masculin ou féminin, est assez consensuelle avec, dans la grande majorité des cas, un accord entre le sexe chromosomique, gonadique, hormonal et anatomique, les choses sont beaucoup plus floues en ce qui concerne la définition du genre. Selon les instituts de recherche en santé du Canada, ce dernier serait « déterminé par les rôles, les comportements, les expressions et les identités construits socialement pour les filles, les femmes, les garçons, les hommes et les personnes de diverses identités de genre. Il influence la perception qu’ont les gens d’eux-mêmes et d’autrui, leur façon d’agir et d’interagir, ainsi que la répartition du pouvoir et des ressources dans la société. »

Etant donné que la plupart des travaux menés en épigénétique ont été faits sur le cerveau d’animaux, LR Cortes et coll., travaillant à l’institut de neuroscience d’Atlanta aux Etats-Unis, ont d’abord supposé que les rapports entre genre et épigénétique seraient bien difficiles à établir. Néanmoins, si l’on retient surtout la deuxième partie de la définition, à savoir les interactions sociales qui peuvent orienter le comportement des individus selon leur sexe, la notion de pouvoir et d’accès aux ressources, on peut dire que, d’une certaine façon, les animaux eux aussi, ont un genre. Très grossièrement, le sexe penche donc plutôt du côté biologique et le genre du côté social, avec cependant des interactions complexes. C’est ce que montre cette équipe de neuroscientifiques.

Auparavant, il est cependant utile de rappeler ce qu’est l’épigénétique, phénomène décrit dans les années 1950 et qui, schématiquement, correspond au fait qu’à partir d’un même génotype peuvent émerger des phénotypes différents. Aujourd’hui, beaucoup des mécanismes moléculaires à l’œuvre dans ce phénomène ont été identifiés : par exemple, une acétylation ou une méthylation des histones, protéines autour desquelles s’enroule l’ADN ; l’addition d’un groupe méthyl ou hydrométhyl à un brin d’ADN. Ces modifications vont souvent entraîner, soit une répression de l’expression d’un gène, soit, au contraire, faciliter sa transcription.  

De fait, concernant la différenciation sexuelle du cerveau, plusieurs études suggèrent qu’elle nécessite des modifications dûment orchestrées de la méthylation de l’ADN et de l’acétylation des histones. Mais la réalité est sans doute plus complexe, en atteste une observation rapportée par les auteurs. Il apparaît que les rates lèchent beaucoup plus leurs nouveau-nés mâles que leurs nouveau-nés femelles. Et ce comportement modifie la méthylation de l’ADN des récepteurs alpha aux estrogènes dans le cerveau en faveur d’une masculinisation. Un effet de genre ? Peut-être pas si l’on apprend que ce comportement est lié à l’odeur des urines, elle-même liée au taux circulant de testostérone.  

Quant aux expériences et exposition « genrées », les auteurs en proposent trois exemples. En premier lieu, il existe de plus en plus de preuves, aussi bien chez l’animal que chez l’homme, que des événements de vie précoces comme l’abandon ou la maltraitance provoquent des modifications épigénétiques. Par exemple, pour les enfants élevés en orphelinat, on constate davantage de méthylation de l’ADN de gènes impliqués dans les réponses immunes, l’humeur ou encore les comportements sociaux. Mais est-ce que cela est différent chez les filles et chez les garçons ? Dans certains contextes historiques oui, comme lorsque la Chine a décrété que les familles ne devaient comporter qu’un enfant : beaucoup plus de filles que de garçons ont alors été abandonnées.

Démêler le sexe du genre : mission impossible ?

Deuxième exemple, celui des perturbateurs endocriniens qui, on le sait, peuvent provoquer des modifications épigénétiques. Or beaucoup d’entre eux sont présents dans les cosmétiques, qui, aujourd’hui, sont quand même largement plus utilisés par les femmes. Quant à la consommation d’alcool, plus élevée chez les hommes que chez les femmes, encore que cela dépende beaucoup de la zone géographique, elle illustre bien la difficulté d’établir des relations de cause à effet entre modifications épigénétiques et symptomatologie. Plusieurs études ont de fait montré des altérations de la méthylation de l’ADN et des histones dans le cerveau de patients alcooliques chroniques, mais, pour autant s’agit-il d’une conséquence ? Des études menées chez des rongeurs sont plutôt en faveur du fait que certaines modifications épigénétiques prédisposent à l’alcoolisme.

Enfin, les auteurs, soulignant la difficulté de relier le genre à l’épigénétique, rappellent globalement que les garçons et les filles, les hommes et les femmes, ont des expositions et des expériences différentes reposant sur des attentes sociétales et des attentes personnelles et que certaines de ces expositions/expériences peuvent provoquer des modifications épigénétiques cérébrales.

Dr Louise Guisgand

Cortes LR et coll. Does gender leave an epigenetic imprint on the brain ? Front Neurosci 2019 Feb 27;13:173. doi: 10.3389/fnins.2019.00173. eCollection 2019.

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