Femmes en âge de procréer : manger du poisson, oui, du mercure, non

Partager l'article :

La principale source d’exposition au méthylmercure (MeHg) est l’ingestion de produits marins, notamment poissons, coquillages et crustacés. Les taux sanguins de cet agent neurotoxique, dont les effets seraient particulièrement délétères sur le développement fœtal, doivent être maintenus au niveau le plus faible possible, alors que la consommation de poissons et crustacés est fortement encouragée depuis le début des années 2000. L’argument sur lequel repose une recommandation tient aux bienfaits d’une alimentation riche en produits marins pour la santé, notamment la protection du système cardiovasculaire. Cependant, les concentrations en MeHg varient considérablement - d’un facteur 100 - d’une espèce à l’autre, et même au sein de la même espèce, en fonction de l’environnement. A titre d’exemples, elles sont <0,003 ppm dans certains crustacés, tels les crevettes et les coquilles Saint-Jacques, mais dépassent parfois plusieurs ppm chez les poissons prédateurs comme le thon, l’espadon ou encore le requin. Les poissons d’eau douce ne sont pas en reste, notamment le brochet et la perche.

De ce fait, il est important de contrôler la quantité et la qualité des espèces consommées, notamment chez les sujets les plus vulnérables, en l’occurrence les femmes en âge de procréer, compte tenu des effets potentiels du MeHg sur le développement fœtal. Le rapport bénéfice/risque est ici particulièrement difficile à évaluer, mais, aux Etats-Unis, la FDA et l’EPA (Environmental Protection Agency) ont déjà pris leurs précautions en recommandant d’éviter ou de limiter la consommation des espèces les plus riches en MeHg, dont le bar et le maquereau, en plus poissons déjà cités. La recommandation vaut pour les femmes enceintes ou allaitantes, mais aussi pour celles qui sont en âge de procréer et pour les enfants. Les DGA (Dietary Guidelines for Americans), dans leur édition de 2015, mettent plus l’accent sur les vertus alimentaires du poisson que sur ses inconvénients potentiels, en rappelant qu’il convient d’en consommer au moins deux fois par semaine, sans forcer sur les espèces les plus porteuses de MeHg.

Des disparités régionales importantes aux Etats-Unis

Face à toutes ces règles, mises en gardes et conseils, comment réagissent les consommateurs, confrontés à un véritable dilemme ? La question relève de l’épidémiologie descriptive et, à cet égard, l’étude américaine dite NHANES (National Health and Nutrition Examination Survey) rentre parfaitement dans ce cadre. Elle permet en effet d’évaluer dans le temps et dans l’espace les variations des deux paramètres les plus représentatifs de la problématique envisagée : la consommation de poisson, d’une part, les concentrations sanguines moyennes de MeHg, d’autre part. Les résultats publiés par LK Cusack et coll. concernent la cohorte étudiée entre 1999-2000 et 2009-2010, à l’occasion de plusieurs cycles programmés, se composant de 9 597 femmes âgées de 16-49 ans, résidant dans diverses régions des Etats-Unis. L’analyse a inclus également l’âge, la race/ethnie et le niveau de revenus, en s’aidant de variables géographiques.

Globalement, les concentrations sanguines moyennes de mercure ont varié d’un cycle de l’étude à l’autre, mais entre 1999-2000 et 2009-2010, la tendance est nettement à la baisse. Cependant, dans le détail, il existe des disparités régionales importantes qui s’expliquent aisément. Ainsi, le fait de résider le long des côtes est associé à une consommation plus élevée de poisson et, parallèlement, à des concentrations sanguines de MeHg également plus importantes, comparativement aux sujets résidant dans l’intérieur du pays. La différence est même énorme, ce qui souligne l’importance du facteur géographique, indépendamment de toutes les autres variables prises en compte dans l’analyse.

En l’espace d’une dizaine d’années, si l’on raisonne de manière globale et en moyenne, la consommation de poisson a augmenté chez les femmes en âge de procréer, mais les taux sanguins de MeHg ont diminué. A l’échelon régional, il en va autrement, car les disparités sont considérables. C’est au bord de l’océan que les résidentes consomment le plus de poissons et que les taux de MeHg culminent. De ce fait, les recommandations devraient tenir compte de ce facteur géographique et être adaptées en conséquence.

Dr Philippe Tellier

Cusack LK et coll. Regional and temporal trends in blood mercury concentrations and fish consumption in women of childbearing Age in the united states using NHANES data from 1999–2010. Environ Health 2017; 16: 10 (17 février) doi: 10.1186/s12940-017-0218-4. Publication avancée en ligne.

Source