Cycle menstruel et réponse au stress en cas de dépendance à la nicotine

Le tabagisme chronique n’a pas le même retentissement dans les deux sexes sur le plan comportemental. C’est ainsi que, chez la femme, le sevrage est plus laborieux, avec un syndrome de manque plus sévère. La dépendance semble plus forte, comme en témoignent les envies irrésistibles de cigarette (craving) lors des tentatives de sevrage, en général beaucoup plus fréquentes que dans le sexe masculin. Des facteurs psychosociaux peuvent entrer en ligne de compte, mais le rôle potentiel du cycle menstruel a par ailleurs été évoqué.


Une méta-analyse récente a de fait suggéré que le syndrome de manque était significativement plus important au cours de la phase lutéale, comparativement à la phase folliculaire. Il semble en être de même pour les envies irrésistibles de fumer, mais d’autres études ont conduit à des résultats discordants si l’on regarde de plus près les caractéristiques du tabagisme chronique chez la femme, notamment les relations entre sevrage et cycle menstruel, peut-être pour des raisons purement méthodologiques. D’autres mécanismes biologiques peuvent également intervenir, notamment l’amplitude de la réponse de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien au stress, qui varie d’ailleurs en fonction du sexe et influe sur le risque de rechute précoce après sevrage. Les variations diurnes de la cortisolémie pourraient aussi être en cause en interagissant avec la phase du cycle menstruel.


Un lien entre le cycle ovarien, le système hypothalamo-hypophyso-surrénalien et l’envie de fumer



Cette hypothèse est à l’origine d’une étude expérimentale préliminaire dans laquelle ont été incluses 53 femmes réparties en 2 groupes : (1) tabagiques (n=37) ; (2) témoins (n=16). Dans chaque groupe, la moitié environ des participantes a été explorée lors de la phase folliculaire du cycle, l’autre moitié lors de la phase lutéale. Chaque session expérimentale s’est déroulée en trois périodes : état basal, stress et récupération. Le dosage du cortisol a été effectué sur des prélèvements salivaires. De plus, à la fin de chaque période, ont été recueillies des informations subjectives sur les symptômes liés au besoin de fumer et au syndrome de manque.

Les mesures répétées ont conduit à une série de données traitées dans le cadre d’une analyse statistique de covariance de type ANCOVA. Cette dernière a mis en évidence une interaction significative entre groupe, phase du cycle menstruel et période du dosage du cortisol (p<0,05). Les analyses de suivi, pour leur part, ont plaidé en faveur d’une moindre élévation du cortisol au cours de la phase lutéale (p<0,02 versus la phase folliculaire), mais uniquement en cas de tabagisme chronique. Par ailleurs, c’est au cours de cette phase que les symptômes de manque et de besoin de fumer en réponse au stress ont été les plus marqués. Aucun phénomène de ce type n’a été décelé dans le groupe des témoins, alors que les niveaux de détresse induits par le stress étaient voisins dans les deux groupes.
Cette étude expérimentale suggère donc l’existence d’une association entre la phase du cycle menstruel et la réponse hormonale au stress en cas de tabagisme chronique. Au cours de la phase lutéale, comparativement à la phase folliculaire, le cortisol s’élève moins en réponse au stress uniquement en cas de tabagisme chronique. Plus généralement, ces données confirment le lien suspecté entre les phases du cycle ovarien, la régulation par le système hypothalamo-hypophyso-surrénalien et l’envie de fumer. 

 Dr Philippe Tellier
Nakajima M et coll. Influences of the Menstrual Phase on Cortisol Response to Stress in Nicotine Dependent Women: A Preliminary Examination. Nicotine Tob Res 2018. Publication avancée en ligne (10 avril). doi: 10.1093/ntr/nty071.