Suicide : d’où vient la différence entre les hommes et les femmes ?

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Suicide : d’où vient la différence entre les hommes et les femmes ?

En 2012, 9 715 personnes se sont donnés la mort en France (soit 15,1 pour 100 000 habitants) (1). Soixante-quinze pour cent d’entre elles étaient des hommes. Dans presque tous les pays du monde, les hommes sont plus nombreux à se suicider, avec deux exceptions notables, la Chine et l’Inde. Pourtant, les femmes, en particulier les plus jeunes, déclarent plus d’idées suicidaires et essaient plus souvent de se donner la mort (environ 65 % des hospitalisations pour tentative de suicide). En d’autres termes, les femmes font plus de tentatives de suicide, mais les hommes sont plus nombreux à en mourir. Comment expliquer ce paradoxe (2) ?

Les femmes utilisent des moyens moins létaux que les hommes

Cette première explication semble évidente. Dans les faits, les hommes utilisent en effet plus fréquemment des méthodes violentes telles que la pendaison ou les armes à feu (3). Les femmes font majoritairement des tentatives de suicide par intoxication volontaire par des médicaments. Mais, pourquoi les hommes tentent-ils de se suicider par des méthodes plus violentes ? Premièrement, les hommes ont plus facilement accès aux méthodes les plus létales (ce qui est particulièrement vrai pour les armes à feu). On peut aussi considérer qu’ils sont, d’une manière générale, plus violents et, souvent, plus impulsifs. Mais on peut aussi faire l’hypothèse que les hommes ont davantage l’intention de mourir que les femmes lorsqu’ils passent à l’acte. Des données récentes vont dans le sens de cette hypothèse. En effet, même à méthode égale, les hommes ont un taux de mortalité supérieur à celui des femmes (4).

Les troubles mentaux sont plus souvent repérés chez les femmes

Les pathologies mentales constituent un facteur de risque majeur de suicide (3). Mais quel est le rôle des maladies mentales dans la différence entre les hommes et les femmes vis-à-vis du suicide ? La maladie conduisant au plus grand risque de suicide, la dépression, est plus fréquente chez les femmes, ce qui pourrait expliquer la fréquence importante des tentatives de suicide chez les femmes. Cependant, le poids important de la dépression chez ces dernières ne permet pas d’expliquer la part importante des suicides chez les hommes. Il est toutefois possible que les dépressions masculines soient sous-diagnostiquées. En effet, on sait que les hommes sont plus réticents à se faire soigner, en particulier lorsqu’il s’agit d’exprimer une souffrance morale ou des idées suicidaires. La dépression pourrait donc être moins fréquemment décelée et prise en charge chez les hommes, et de ce fait conduire plus souvent à une issue fatale par suicide. Par ailleurs, on sait que les hommes consomment plus d’alcool et de drogues que les femmes, ce qui pourrait favoriser la survenue d’un passage à l’acte (2).

Les femmes seraient mieux intégrées socialement

Les phénomènes sociologiques ont un fort impact sur le suicide. Le taux de suicide est ainsi très variable selon les pays, les époques, les milieux sociaux, etc. On observe, par exemple, en France, une forte disparité en fonction des départements (6). Les sociologues ont beaucoup contribué à la compréhension du phénomène suicidaire. Ainsi, Emile Durkheim (1858-1917), sociologue suisse, fut le premier à faire l’hypothèse que le manque d’intégration de l’homme dans la société explique la différence entre les hommes et les femmes vis-à-vis du suicide. Dans les faits, on constate en effet que les hommes ont un réseau social moins étendu (2, 3), pouvant donc être moins à même de les soutenir durant les évènements dramatiques de la vie. Ainsi, les divorces se traduisent par une augmentation plus importante des suicides chez les hommes que chez les femmes, et ce d’autant plus que ces dernières conservent plus souvent la garde des enfants. Les hommes sont également plus sensibles à la question du déclassement social. Le chômage est en effet responsable d’un risque de suicide plus élevé chez les hommes (2).

Les hommes auraient moins peur de la mort que les femmes

Une théorie récente du suicide fait la distinction entre la volonté de mourir et la capacité à se donner la mort (auxquelles sont rattachées les notions de stoïcisme, de recherche de sensation, de tolérance à la douleur, et de faible peur de la mort). Les hommes différeraient donc des femmes dans leur capacité à se donner la mort. Cette théorie a récemment été confortée par des données d’imagerie fonctionnelle (5). Aucun argument ne permet cependant de dire que ces différences à l’imagerie ne sont pas acquises, et dépendant donc de la place de l’homme et de la femme dans la société. On rappellera d’ailleurs que les femmes de Chine et d’Inde se suicident davantage que les hommes.
Les « raisons » qui poussent un homme ou une femme à se suicider sont toujours complexes et multiples (6). Le suicide est au carrefour de questions biologiques, sociologiques, médicales, psychologiques etc. La question de la différence entre les hommes et les femmes vis-à-vis du suicide n’échappe pas à cette règle, et continue à faire l’objet de recherches scientifiques. L’approfondissement continu de notre connaissance du suicide nous permet d’orienter et d’adapter les politiques de prévention aux différentes populations (hommes, femmes, populations urbaines ou rurales etc.).

Le suicide en chiffres

Selon les données d’un des laboratoires de l’Inserm, le CépiDc (Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès), résumées dans le 2e rapport de l’Observatoire national du suicide (1), le nombre de décès par suicide en France est beaucoup plus élevé chez les hommes que chez les femmes, les chiffres pour l’année 2012 étant respectivement de 7 305 et 2 410. De plus, le taux de décès augmente de façon importante avec l’âge chez les hommes. Il faut aussi noter de grandes variations selon les régions. C’est en Bretagne que l’on se suicide le plus (+ 60 % par rapport à la moyenne nationale), mais la Basse-Normandie, le Nord-Pas-de-Calais, le Limousin et les Pays de la Loire ont aussi des taux supérieurs. En revanche, les taux de suicide sont inférieurs, de plus de 15 % par rapport à la moyenne du pays, en Corse, Rhône-Alpes et Alsace.
En 2012, les modes de suicide les plus fréquemment employés étaient la pendaison (54 %), les armes à feu (15 %), la prise de médicaments ou d’autres produits (11 %) et les sauts d’un lieu élevé (7 %). Cependant, il existe des différences selon le sexe. Ainsi, la pendaison et les armes à feu sont à l’origine des suicides masculins dans, respectivement, 59 % et 19 %. Chez les femmes, les modes les plus utilisés sont la pendaison (39 %) et la prise de médicaments ou d’autres substances (25 %). Mais, là encore, il faut tenir compte de la région puisque l’on enregistre davantage de pendaisons dans le Nord et de recours aux armes à feu dans le Sud.

Dr Alexandre Haroche