Silhouette féminine dans les réseaux sociaux ou comment Instagram peut rendre fou

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Partout, tout le temps, à table, en vacances, au travail, en soirée, au lit, au sport, à la maison, en concert… : chaque moment du quotidien est devenu un prétexte à poster une photo sur Instagram ou mieux encore à faire une story. Une question se pose désormais : est-il devenu plus important d’ « instagrammer » sa vie que de la vivre ? La moitié des Français sont présents sur un réseau social et ils y consacrent au moins deux heures par jour, partageant essentiellement des photos. L’enjeu est le nombre d’« amis », de « followers » et de « like » en mode zapping avec ses amis et ses partenaires sur Instagram, et aussi sur Snapchat ou Facebook. C’est là un nouveau mode de communication appelé « image conversationnelle » qui fonctionne surtout chez les 16-24 ans (qui représentent 41 % des utilisateurs d’Instagram).
Cette partie de la vie de nos patientes ne peut plus être ignorée. Il est donc important, lors de l’anamnèse, de s’enquérir aussi de renseignements sur leur « vie virtuelle » (qui elles suivent ? Est-ce qu’elles postent des photos ? Sur quels sites surfent-elles, etc.), surtout en consultation de nutrition où la question de la silhouette est centrale.


Des photos très souvent retouchées


Dans le processus d'acceptation de l'image corporelle, l'environnement joue un rôle d'influence. Les images du corps véhiculées dans les médias et sur le Net ne sont pas sans conséquences. Les jeunes, en pleine construction de leur identité, y sont particulièrement sensibles. Ils sont constamment pris en photo sur tous les angles et sont en attente des like, pratique très addictive. Ils se comparent entre pairs, mais aussi aux stars les plus suivies, comme Kim Kardashian ou Kylie Jenner (qui ont un nombre de followers impressionnant dans le monde entier). Vient vite alors l’envie de changer d’apparence. Nous devons les alerter sur le fait que les photos sont retouchées et que le « soi-disant » naturel n’est « que du pipeau » (défini par « mentir pour plaire » dans le dictionnaire). Le sentiment de mal-être sera d’autant plus redoutable que les jeunes filles ou jeunes femmes ne semblent pas déceler la mise en scène et la modification des photos pour montrer son meilleur profil. Tous les modèles ne reflètent pas la réalité et rappelons que moins de 5 % des femmes ont naturellement une silhouette semblable à celle des mannequins.


Il y a aussi les Bad Post


Mais, au-delà des stars ou des mannequins, il existe aussi des Bad Post : il s’agit de certaines Youtubeuses qui vont vendre du rêve par leur physique, leur plastique et surtout par leur cote de popularité, illustrée par le nombre important de like. Les plus populaires sont approchées des marques de produits de beauté ou de luxe, ce qui perturbe surement la donne. Il y a aussi la tendance Fitspiration ou Fitspo, un hashtag qui regroupe aujourd’hui plus de 35 millions de publications sur Instagram. Ces jeunes femmes sont des non professionnelles qui montrent des photos de corps « de rêve », devenues stars d’Instagram à temps plein, prônant un mode de vie réellement extrême, rempli d’activités sportives et de fruits et légumes (une sorte de « body-fascism »), avec mise en scène de leur expérience, comme, par exemple, la perte de poids rapide après un accouchement ou le fatidique « avant et après le programme ». La tendance semble rassembler des milliers de personnes sur les réseaux sociaux autour d’un mode de vie « tendant à un corps mince et musclé », combinant activités sportives et alimentation saine qui donne l’illusion que « tout est si simple » (facile quand on ne fait que ça !!). Mais n’oublions pas que leur profit va varier en fonction du nombre de like et d’abonnés qu’elles récoltent, en vendant un rêve bien inatteignable pour beaucoup de patientes. Qu’on soit jeune ou moins jeune, un impact majeur des représentations féminines irréalistes dans notre environnement est notre tendance à développer mille et un complexes : « Je suis trop grosse, trop petite, trop grande, trop ridée, mes jambes sont trop courtes, ma taille n’est pas assez fine, mes hanches sont trop larges, etc ». C’est comme s’il y avait toujours quelque chose à améliorer. L’illusion est de croire que ces programmes motivent. Au début, ils le peuvent, mais très vite ils découragent et pour beaucoup dépriment.


A propos de la Snapchat dysmorphia


On assiste aussi à un nouveau trouble, la Snapchat dysmorphia. Avant de publier une photo sur un réseau social, nombreuses sont celles qui effectuent des modifications diverses via des logiciels dédiés. L’objectif d’une telle manœuvre est de se présenter sous son meilleur jour. Plus virtuel encore, un petit ajustement sur Facetune peut lisser votre peau, vous rendre les dents plus blanches, vous donner l’impression d’avoir des lèvres et des yeux plus gros. Ceci peut pousser à réaliser des modifications plus radicales en agissant, non plus sur les photos, mais directement sur le corps. Des chirurgiens esthétiques ont lancés l’alerte sur cette disparition entre le réel et le virtuel. Pour vivre leur vie comme dans un filtre, les (de plus en plus) jeunes seraient nombreux et nombreuses à passer sur le billard se faire rehausser les pommettes, se faire corriger la silhouette pour un physique le plus selfie possible. Par exemple, on assiste depuis quelques années à un nombre croissant de demandes de rhinoplastie. Explication : les lentilles du smartphone déforment les traits du visage. Certains chirurgiens profitent de l’aubaine et « racolent » une clientèle de plus en plus jeune, en publiant les stories des opérations sur leur compte « Insta » (surtout aux Etats-Unis).


Un temps de connexion corrélé aux sentiments de solitude et d’isolement


Dans ces conditions, comment ne pas se déprécier ? Indépendamment de la dysmorphophobie engendrée, il a été décrit que le temps de connexion est corrélé à une augmentation des sentiments de solitude et d’isolement. Une étude a montré que les utilisatrices de Facebook sont plus insatisfaites de leur corps et ont plus de désordres alimentaires. Celles qui scrutent les photos des autres profils sont plus préoccupées par leurs silhouettes et veulent plus que les autres être minces. Le mal-être engendré peut mener à un trouble du comportement alimentaire surtout de type BED (binge eating disorder) ou à une boulimie, ce qui est le cas de beaucoup de nos patientes.
Le Body posi : la résistance en mouvement
Pourtant, certaines d'entre elles résistent et le mouvement Body positive ou Body posi est né. Le Body positive est une tendance qui se veut militante et utilise Internet pour s'exprimer. Sur les réseaux sociaux, la résistance s'organise et de plus en plus de personnes, en grande majorité des femmes, n'hésitent plus à montrer leurs imperfections pour exercer un contre-pouvoir aux diktats de la mode et de la minceur et encourager les autres femmes à se débarrasser de leurs complexes (des stars, des actrices ou des simples internautes qui prennent ainsi la parole).
Notre rôle est d’aider nos patientes à cultiver de la bienveillance à l'égard de leur corps. Incitons-les à se désintoxiquer des réseaux sociaux si elles se rendent comptent que cela leur porte préjudice. Pour y arriver, encore faut-il qu'elles soient conscientes de l'impact négatif que ces réseaux ont sur elles et qu'elles critiquent plus sur la véracité des images qu'elles voient. Aidons-les, en explorant avec elles l’impact des réseaux sociaux sur leur humeur et leur comportement alimentaire, et en les aiguillant vers des sites plus bienveillants vis-à-vis de l’apparence.


Dr Dominique-Adèle Cassuto
Service de nutrition, hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris.  

Référence
Holland G et Tiggemann M. A systematic review of the impact of the use of social networking sites on body image and disordered eating outcomes. Body Image 2016; 17: 100-110. Doi :10.1016/j.bodyim.2016.02.008