Recherche médicale et scientifique : des femmes exemplaires

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Recherche médicale et scientifique : des femmes exemplaires

Sur les bancs des universités, les étudiants sont aujourd’hui bien souvent majoritairement des étudiantes. Si des différences marquées continuent à exister en fonction des filières, des évolutions importantes ont concerné plusieurs domaines. Ainsi, à la rentrée 2014, 63,5 % de ceux qui se destinaient à la médecine, à l’orthodontie ou à la pharmacie étaient des jeunes femmes (contre 57,1 % en 2000). Dans les disciplines scientifiques, cependant, la parité n’est pas atteinte, avec seulement 37,9 % de filles inscrites dans ces matières à l’université en 2014 (une proportion stagnante) et 29,8 % dans les classes préparatoires scientifiques. On constate encore que la part de filles dans les écoles d’ingénieur est passée de 15,7 % en 1985 à 28,1 % en 2014 (1).

Si ces évolutions, notamment en médecine, sont remarquables, la recherche n’offre pas encore une juste représentation de la part prise par les femmes dans les universités. Ainsi, des travaux récemment publiés dans Nature Communications (2) signalaient combien les chercheuses sont moins fréquemment susceptibles de présenter les résultats de leur travaux que les chercheurs au cours de congrès et colloques, suggérant, entre autres une infériorité hiérarchique. Pour expliquer ce déséquilibre, il faut rappeler que si les femmes sont plus nombreuses à la faculté et lors des premières années de carrière, leur part s’amenuise au fur et à mesure que l’on s’intéresse aux échelons plus élevés des parcours scientifiques.

CRISPR-Cas 9 et sa double maternité

Néanmoins, de plus en plus, des femmes s’imposent dans la recherche médicale et biologique et portent des thématiques et des domaines de recherche fortement prometteurs. Depuis quelques années, l’emblème de ces chercheuses est, dans le monde et en France (bien qu’elle n’y travaille pas), Emmanuelle Charpentier. En 2011, celle qui est actuellement directrice de recherche au Max Planck Institute for Infection Biology (3), fut à l’origine d’une découverte dont certains considèrent qu’elle a bouleversé la biologie moléculaire. En collaboration avec l’équipe de l’Américaine Jennifer Doudna (université de Berkeley), elle a « mis en évidence un nouveau mécanisme moléculaire ARN-dépendant impliquant le système immunitaire bactérien CRISPR-Cas », précise l’Académie des sciences, qui lui a décerné le Prix Jean-Pierre Lecocq 2014 (4). « Son laboratoire a démontré que le système CRISPR Cas est actif dans l’acquisition de gènes de virulence en interférant avec le maintien de phages envahisseurs porteurs de ces gènes modulant ainsi la diversité du potentiel de virulence des bactéries pathogènes. Emmanuelle Charpentier a montré que la maturation du CRISPR-RNA requiert une seconde molécule d’ARN, un ARN guide, le tracRNA, et une protéine associée au système CRISPR, Cas9. Cette étude a été à la base d’une technique maintenant appelée CRISPR-Cas9 qui permet de réaliser des mutations et autres manipulations dans les génomes de mammifères et de plantes » poursuit l’Académie des sciences, alors qu’Emmanuelle Charpentier a, depuis 2014, été lauréate de nombreux autres prix, dont en 2018 le prestigieux prix Kavli (6). Cette technique, adoptée en très peu de temps par les équipes de chercheurs du monde entier, a de fait contribué à considérablement simplifier les méthodes de modification d’un gène dans une cellule. Bien que le manque de spécificité de la technique doive encore trouver une solution efficace, beaucoup estiment que CRISPR-Cas 9 pourrait jouer un rôle crucial dans les futures thérapies géniques.

Une bactérie clandestine traquée par une femme engagée

Si Emmanuelle Charpentier, formée par l’université Pierre et Marie Curie, a préféré, après un parcours qui l’a conduite de New-York à Vienne en passant par Memphis, ne pas regagner la France, Pascale Cossart, son ainée de quelques années, a pour sa part très vite retrouvé la France et l’Institut Pasteur après avoir obtenu un Master of Science de l’université de Georgetown. Elle y a conduit des travaux essentiels sur Listeria monocytogenes dont elle est une des plus grandes spécialistes mondiales. « Elle a fait de très belles découvertes sur la façon dont les bactéries pénètrent dans une cellule, se déplacent à l’intérieur et passent d’une cellule à l’autre sans passer par le courant sanguin, c'est-à-dire clandestinement », expliquait à son sujet Maxime Schwartz qui fut directeur de l’Institut Pasteur (6). Parallèlement à ces recherches, Pascale Cossart, aujourd’hui directrice du département de biologie cellulaire et infection de l’Institut Pasteur et membre de l’Académie des sciences, est fortement engagée pour encourager les femmes à prendre leur place dans la recherche, comme le signale sa participation aux actions de la Fondation l’Oréal pour les femmes dans la science (7).

Entendre…

Ce ne sont pas les bactéries qui intéressent Christine Petit, mais l’oreille. La chercheuse directrice de l’unité mixte de recherche Génétique et physiologie à l’Institut Pasteur, également membre de l’Académie des sciences, est totalement passionnée par cet organe unique, dont elle ne se lasse d’admirer la complexité. Elle a consacré la très grande partie de sa carrière à élucider les mécanismes moléculaires et neuronaux de l’audition. Ses travaux ouvrent aujourd’hui la voie à des thérapies géniques et des thérapies cellulaires des troubles de l’audition. A la tête du futur Institut de l’audition, Christine Petit espère encore approfondir cette recherche fondamentale et unir l’ensemble des domaines d’investigation dédiés à l’audition afin d’améliorer la situation de milliers de patients (8).

… et voir…

A l’autre bout du monde, un autre organe sensoriel fascine une autre chercheuse dont l’importance pour la rétine est semblable à celle de Christine Petit pour la cochlée. Masaayo Takahashi, qui exerce au centre de biologie de développement à l’Institut Riken, à Kobe (Japon) se consacre depuis toujours au traitement des maladies de la rétine. A l’instar d’Emmanuelle Charpentier ou de Pascale Cossart, la formation de Massayo Takahashi l’a conduite aux Etats-Unis au Salk Institute de San Diego. Mais c’est au Japon que Massayo Takahashi, en lien avec les travaux de son compatriote Shinya Yamanaka (Prix Nobel de médecine 2012), conduit ses projets les plus audacieux : la greffe de cellules pluripotentes induites reprogrammées en cellules rétiniennes (issues de donneur) chez des patients atteints de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). Alors que les essais, prometteurs (les premiers résultats montrent une stabilisation de la maladie chez les sujets traités), se poursuivent, Massayao Takahasi, dont les collaborateurs louent sa capacité à fédérer ses équipes, a récemment pris la tête d’un centre de rééducation visuelle doublé d’un pôle d’expérimentation sociale. Ce lieu multidisciplinaire a notamment pour vocation d’exploiter tous les possibles de la médecine régénérative en ophtalmologie (9)

... non sans gènes !

La génétique et la différenciation cellulaire sont également les domaines de prédilection de Janet Rossant qui, vivant aujourd’hui au Canada, est née en Grande-Bretagne. D’abord spécialisée en zoologie et après avoir consacré son doctorat au développement des embryons de mammifères, elle oriente ses recherches sur l’humain dans un second temps. Elle va ainsi contribuer à des découvertes essentielles concernant le rôle de certains gènes dans le développement de l’embryon. Aujourd’hui directrice de recherche au département de biologie du développement et cellules souches à l’Hospital for Sick Children et membre de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, elle poursuit ses travaux dans ce domaine crucial (10).

Faire de la recherche, un combat !

Dans les pays émergents et les pays en voie de développement, même si la recherche scientifique est entravée d’une manière générale par des moyens limités et même si les femmes connaissent souvent une liberté moindre de poursuivre des études longues et complexes, elles parviennent à s’imposer. Ainsi, en Argentine, Andrea Garmanik, issue d’une famille pauvre dans laquelle faire des études n’était guère envisagé, n’a pas cédé aux sirènes de San Francisco qui l’accueillait pour poursuivre sa formation en biochimie. Bien qu’elle ait pris conscience, lors de son séjour aux Etats-Unis, de la faiblesse des moyens alloués à la recherche scientifique dans son pays, elle a choisi de lui consacrer sa carrière. Cette dernière a été dédiée à l’étude des mécanismes de réplication du virus de la dengue qui l’ont conduit à des découvertes majeures ouvrant la voie à de nouveaux traitements. Chef du laboratoire de virologie moléculaire de l’Institut Leloir et chercheuse au Conseil national argentin de recherches scientifiques et techniques, Andrea Gamarnik a reçu en 2016 le prix de la Fondation l’Oréal pour les femmes dans la science ; une distinction qui l’a amenée à regretter les obstacles qui s’imposent encore dans le parcours des femmes engagées dans la science en Argentine (11).

Changer les soins pour changer le monde

Dans les pays plus pauvres, outre les travaux de recherche, les femmes sont déterminées à améliorer l’accès aux soins de tous, dans des régions connaissant en la matière des difficultés majeures. Ainsi, en Namibie, Helena Ndume a été la première lauréate en 2015 du Prix Nelson Mandela, créé pour honorer les personnalités qui ont consacré leur vie à la mise en œuvre des principes et objectifs des Nations Unies. Après avoir renoncé à devenir styliste ayant entendu le message de celui qui n’était alors qu’un activiste et qui devait devenir Premier ministre de Namibie, Naha Angula, qui lui fit remarquer que le pays aurait besoin dans l’avenir de médecins et non de créateurs de mode, Helena Ndume a lancé, de retour d’Allemagne où elle s’était spécialisée en ophtalmologie, un vaste programme de soins gratuits, concentré notamment sur les interventions de la cataracte. Grâce à cette opération, on estime que 30 000 personnes ont pu être prises en charge par Helena Ndume et son équipe en Namibie (12).

Ainsi, partout dans le monde, la recherche est nourrie par la ténacité et la volonté de femmes, qui ont pratiquement toutes dû sillonner le monde pour parfaire leur formation, mais qui ont presque toutes choisi de mener dans leur pays d’origine des travaux essentiels pour l’avancée de la médecine.

Aurélie Haroche