L’orthorexie : seulement un trouble ou une vraie maladie ?

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L’orthorexie : seulement un trouble ou une vraie maladie ?

Ortho signifie droit. Orthographe, orthodoxe… soulignent la droiture de l’écriture ou de la foi. Est donc orthorexique quelqu’un qui mange « droit ». Est-ce courant ? Est-ce normal ? Est-ce un trouble ? Est-ce une maladie ? On en parle de plus en plus, non seulement parce que c’est un sujet à la mode, mais aussi parce que cela devient une réalité.
Mais que signifie « manger droit » ? Le mangeur orthorexique contrôle tout, vérifie tout, s’inquiète de tout. Il lit les étiquettes, les décrypte, les passe à la moulinette. Il regarde, il compare, il calcule, il pèse et soupèse. Il croit surtout bien faire. C’est le plus souvent une femme.
La femme orthorexique est par définition dans le droit chemin. Ce sont les autres qui ne la comprennent pas et ne font pas ce qu’il faut. Cela la contrarie beaucoup. Elle scrute à la loupe la liste des ingrédients, s’informe sur les additifs, fuit les pesticides… comme la peste : le moindre résidu est en trop. C’est une femme moderne. Elle partage ses inquiétudes alimentaires avec une majorité de ses contemporaines : a priori rien d’extraordinaire, tout le monde veut manger bio, sain… aujourd’hui. L’orthorexique mange bio ; elle est assez souvent végétarienne.
En fait ce n’est pas seulement un degré de plus dans la prise de conscience de l’importance de l’alimentation, c’est une obsession, c’est aussi un enfermement. Elle se coupe des autres, ne peut plus partager de moment de convivialité. Elle adopte des attitudes d’évitement, elle se tourne vers les régimes « sans », le jeûne, le « détox » ; mais cela n’apaise pas ses angoisses, cela les renforce. Elle trouve justification à son comportement dans toutes les alertes et peurs alimentaires de notre époque.
L’orthorexique est malheureuse car la recherche de sécurité et de savoir fait office de plaisir. Elle fréquente tous les blogs des orthorexiques et « surfe » sur les réseaux sociaux. Comme toutes les obsessions et les phobies cela devient envahissant au point d’étouffer tout le reste.
Pour autant, elle ne se fait par vomir, elle n’est pas anorexique, son poids peut être normal. Il n’y a pas de trouble du comportement alimentaire car l’évitement est en amont, il est peu visible. Et, au début, il est bien vu car dans le vent des peurs et rumeurs alimentaires d’aujourd’hui.

Mais de quoi s’agit-il?

L’orthorexie n’est pas encore reconnue comme une maladie car il n’y a pas, le plus souvent, de véritable trouble du comportement alimentaire ni d’altération du poids. Cependant, les conséquences psychiques et sociales peuvent être sévères en raison de l’exclusion que cela peut induire.
L’orthorexique est influençable. Elle peut tomber sous l’emprise de pratiques sectaires, voire de sectes. C’est une bonne « cliente » de tous les sites qui prônent la pureté, la purification, la régénération, la « détoxination ».
Elle adopte les applications qui flashent des codes-barres et portent un jugement négatif sur les aliments trop gras, trop sucrés, avec trop d’additifs… C’est son cerveau qui la guide dans ses choix alimentaires. Il n’y a plus de place pour l’alimentation intuitive, fondée sur les sensations alimentaires et entretenue par le plaisir alimentaire, ni sur le bon sens. Elle ne sait plus quoi manger, elle n’ose plus manger, excepté ce qu’elle a préparé avec ses propres ingrédients…
Assez souvent, elle présente des pathologies fonctionnelles de cause inconnue avec une composante psychosomatique (fibromyalgie, syndrome du côlon irritable, hypersensibilité non cœliaque au gluten…). En général, elle tolère mal les médicaments et est plus souvent adepte des « médecines douces ». Ses angoisses alimentaires sont renforcées par les discours nutritionnels de certains professionnels non compétents en nutrition (kinésithérapeute, ostéopathe…) ou de naturopathes.
L’origine de l’orthorexie n’est pas connue car c’est un trouble et non pas une maladie de sorte que la recherche est pauvre dans ce domaine. Mais il y a indéniablement un terrain psychologique prédisposant. L’orthorexie pourrait s’inscrire dans le cadre des névroses (réponse inappropriée à un vrai problème), proche des névroses phobiques, des névroses obsessionnelles ou des névroses d’angoisse (peur sans objet). Mais, indéniablement, elle est le fruit de la rencontre entre les discours anxiogènes de notre société actuelle qui font le lit des peurs alimentaires, et un terrain fragile.

Une société devenue orthorexique

Notre société développe depuis plusieurs années un discours très négatif et angoissant sur l’alimentation. Ceci trouve ses racines dans plusieurs facteurs, notamment la perte du contact et de la proximité avec les aliments puisque nous sommes passés d’un monde rural à une vie urbaine. Ceci va de pair avec l’industrialisation de notre alimentation puisque nous consommons de 80 à 90 % d’aliments transformés. A cet égard, l’orthorexique est également attirée par un certains discours sur les aliments ultra-transformés.
Parallèlement, la médicalisation excessive de l’alimentation nous a coupé des fonctions non nutritives, hédoniques et relationnelles de l’acte alimentaire. La mode des « sans » s’est abreuvée des vrais et faux scandales alimentaires et a été renforcée par des intérêts commerciaux pour des produits ou pour des ouvrages. Certains ONG, médias et lanceurs d’alerte ont intérêt à véhiculer un message inquiétant et à mettre en doute la probité, la compétence, voire la légitimité des experts. Relativisme (« tout se vaut, il n’y a pas de vérité ») et individualisme (« moi je suis différent, mon épanouissement personnel passe avant tout ») se nourrissent aussi de tout cela.
Les rumeurs, les fake news se propagent comme une traînée de poudre (« nous sommes empoisonnés… »). Ainsi le tract de Villejuif est un faux qui circule depuis 40 ans avec une liste fausse d’additifs sur le marché !

Que peut-on faire?

Les discours de santé publique normatifs, les injonctions, les scores nutritionnels, les applications qui portent un jugement sur les aliments peuvent aussi renforcer les discours orthorexiques en les justifiant.
L’orthorexique a raison, ce sont les autres qui ont tort et ne la comprennent pas. De sorte qu’il est très difficile de l’en sortir. La prise de conscience de son enfermement est douloureuse et au début impossible. L’orthorexique s’entête car seul l’évitement des objets angoissants l’apaise. Initialement, l’entourage l’accepte, voire l’encourage, car elle applique (tout haut) le prêt à penser, politiquement correct, de notre époque. C’est l’exclusion sociale et les exclusions alimentaires successives conduisant à un appauvrissement alimentaire, voire à de graves déséquilibres ou à des carences, qui doivent alerter. Il arrive malheureusement qu’allant de moins en moins bien du fait de ces carences, elle attribue la dégradation de son état à l’alimentation moderne ce qui renforce encore le tri sélectif qu’elle opère.
Face à cette situation, le corps médical est dépourvu. De toute façon, les orthorexiques ne consultent pas, ni les médecins, ni les psychologues, ni les psychiatres. Les diététiciens sont eux-mêmes dépourvus. De plus, leur discours nutritionnel n’a pas de prise sur le système de croyance et de contrôle que l’orthorexique s’est construit. L’entourage est sans doute le mieux placé pour alerter l’orthorexique de son « erreur ». Mais souvent les personnes orthorexiques s’assemblent entre elles car elles se ressemblent, seule situation vivable.
Parfois, heureusement !, le déclic survient à l’occasion d’un événement ou de la dégradation de leur vie sociale ou de leur état de santé.

Miser sur la prévention

Face à ce trouble, qui n’est pas une maladie, mais peut conduire à gâcher bien des choses, il faut axer nos efforts vers la prévention.
Cela passe par la nécessité de se réapproprier positivement l’alimentation et de se réconcilier avec elle. Il est important de retrouver une proximité avec les aliments par la pratique du jardinage, de la cuisine, par l’éveil sensoriel. Il faut aussi restaurer le rôle des sensations alimentaires (prise de conscience de la faim et du rassasiement) et les écouter. L’alimentation dite intuitive rejoint le bon sens et met en avant le plaisir de manger de bons aliments qui nous rassurent et nous font du bien. Il faut parler des aliments, des plats, des repas, des recettes, de la cuisine car cela nourrit aussi notre bonne relation à la nourriture. Il faut éviter de parler diététique, mais parler variété, goût, plaisir. Il faut constamment rappeler que la variété est le gage d’une alimentation équilibrée.
Cela, cependant, ne suffit pas par rapport au matraquage angoissant quant à la dangerosité de notre alimentation dans nos pays, nantis et gavés. Les scientifiques doivent continuer à s’exprimer avec justesse et être prudents, en évitant scoops, raccourcis et alertes inutiles, montrant les pistes de progrès et d’amélioration, mais affirmant aussi que notre alimentation n’a jamais été aussi abondante, variée, sûre et saine. Enfin, il faut rappeler sans cesse que manger nous fait d’abord du bien.

Dr Jean-Michel Lecerf


Service de nutrition & activité physique
Institut Pasteur de Lille