La vaccination des soignants en France : état des lieux

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Selon le dernière enquête nationale française, les professionnels de santé des établissements de soins sont globalement bien couverts. Le taux de vaccination des médecins se distinguent-ils de tous les autres professionnels de santé ?

Les risques infectieux auxquels sont exposés les professionnels de santé sont connus depuis longtemps. Diphtérie, tuberculose, hépatite B, infection par le VIH ont fait, au fil des siècles, de nombreuses victimes parmi les soignants. La relation est aussi parfois inverse et les professionnels de santé deviennent alors une source de contamination pour leurs patients. Des mesures de prévention existent, parmi lesquelles la vaccination tient une bonne place.

Pour un professionnel de santé, la vaccination a un double objectif. Le premier est de le protéger contre un risque professionnel par le biais de la protection individuelle, et le second, que l’on pourrait qualifier d’ « altruiste », protège les patients en évitant de les contaminer. Il s’agit dans ce cas de l’un des éléments d’une démarche plus globale de prévention des risques infectieux (1).
Cette notion de risque de transmission aux patients est désormais prise en compte dans le Code de la santé publique qui régit les obligations vaccinales des professionnels de santé en milieu de travail. Car il existe bien un cadre règlementaire pour les obligations vaccinales des professions de santé : le Code de la santé publique, qui rend obligatoire certaines vaccinations pour les personnels exposés, et le Code du travail, qui prévoit qu’un employeur peut recommander une vaccination visant à prévenir un risque professionnel.

Quelques vaccins sont obligatoires, d’autres recommandés

L’obligation vaccinale concerne la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite et l’hépatite B, exigés pour les étudiants en médecine, chirurgie dentaire, pharmacie et les étudiants sages-femmes. La même obligation prévaut pour les infirmiers, kinésithérapeutes, pédicures, aides-soignants, ambulanciers, manipulateurs radio, etc. Les thanatopracteurs et les élèves assistants dentaires doivent quant à eux se vacciner contre l’hépatite B. Les personnels de laboratoire exposés au risque de typhoïde (qui a pratiquement disparu en France), c’est-à-dire ceux qui manipulent des selles, ont en plus l’obligation de se vacciner contre cette maladie.
Quant à la vaccination contre la tuberculose, elle vient d’être supprimée par un
très récent décret, paru au Journal Officiel du 1er mars 2019, pour les étudiants en médecine, en pharmacie, toutes professions à caractère sanitaire et social, et « pour les personnels soignants et susceptibles d’avoir des contacts répétés avec des malades tuberculeux … ».

Si la vaccination contre la grippe n’est plus obligatoire pour les professionnels de santé depuis 2006, le décret la concernant est seulement suspensif, et prévoit que l’obligation puisse être réactivée à tout moment. Le vaccin reste d’ailleurs fortement recommandé pour les soignants, notamment dans l’objectif de protéger les patients fragiles au cours des épidémies saisonnières.
La vaccination contre la varicelle est, elle aussi, recommandée pour les professionnels non immunisés (pas d’antécédent de varicelle et sérologie négative), ainsi que celle contre la coqueluche, avec un « recalage » selon les différents cas de figure suivant les recommandations générales. L’augmentation du nombre de cas de rougeole depuis quelques années incite à recommander la vaccination pour les personnes nées avant 1980 non vaccinées et sans antécédent connu de rougeole. Pour la rubéole, une vaccination est recommandée pour les femmes non vaccinées et celles n’ayant eu qu’un seul vaccin, sauf en présence d’une sérologie confirmant l’immunité.

Une couverture vaccinale insuffisante pour les vaccins recommandés

Malgré ces recommandations, de nombreuses infections évitables par les vaccins surviennent chaque année chez le personnel de santé des établissements de soins, ainsi que chez les patients hospitalisés : rougeole, coqueluche, grippe (2).
Peu de données récentes sont disponibles concernant la couverture vaccinale des soignants en général. Une enquête nationale a toutefois été menée en 2009 par l’Institut de veille sanitaire et le GERES (Groupe d’étude sur le risque d’exposition des soignants). Il s’agit de l’enquête Vaxisoin, menée en collaboration avec les médecins du travail dans des établissements de soins en France métropolitaine et concernant la couverture vaccinale des médecins, infirmiers, aides-soignants et sages-femmes (2).
Il ressort de cette enquête que les professionnels de santé des établissements de soins sont globalement bien couverts pour les vaccins obligatoires. La couverture vaccinale est en effet de 91,7 % pour l’hépatite B (quelle que soit la profession et y compris pour les plus exposés, chirurgiens, anesthésistes, soignants des services de chirurgie). Quand le sujet n’a pas reçu les 3 doses de vaccin, il s’agit plus souvent d’une vaccination incomplète que d’une absence de vaccination. La couverture vaccinale est de 95,5 % pour le rappel DTP et 94,9 % pour le BCG (qui était encore obligatoire au moment de l’enquête).
En revanche, la couverture est faible pour les vaccins recommandés. Elle est de seulement 11,4 % pour le rappel décennal DTP associant la coqueluche, de 49,7 % pour au moins 1 dose de rougeole, de 29,9 % pour la varicelle et de 25,6 % pour la grippe. En ce qui concerne la protection contre la rougeole et la coqueluche, les auteurs estiment que l’introduction plus récente de ces vaccins dans le calendrier vaccinal explique la couverture faible, hypothèse soutenue par un plus fort taux de couverture vaccinale chez les plus jeunes. Concernant la grippe, les médecins se distinguent de tous les autres professionnels de santé par un taux de vaccination largement supérieur (55 %), suivis par les sage-femmes. Les infirmiers et les aides-soignants sont en revanche moins bien vaccinés. Enfin, les personnels de pédiatrie et maternité sont mieux vaccinés contre la grippe et la coqueluche que leurs homologues des autres services, même si la couverture reste insuffisante.
Les auteurs relèvent que les preuves de vaccination sont rarement disponibles, et particulièrement chez les médecins. Ils estiment que pour évaluer plus précisément la politique vaccinale et améliorer la couverture des personnels de santé, il sera essentiel de mieux documenter leur situation vaccinale.  
Notons toutefois que les données colligées ne concernent que le secteur salarié et ont été obtenues avec le concours des médecins du travail. Le recueil des données chez les professionnels libéraux est plus aléatoire, dans le contexte plus général d’un suivi médical jusqu’à présent très défaillant de cette catégorie de professionnels. Rien ne permet plus de suivre ou de rappeler au professionnel ses vaccinations une fois qu’il est sorti de son statut d’étudiant et s’installe en libéral.

Quelques enquêtes sur les vaccinations des libéraux

Des travaux de recherche existent toutefois concernant la couverture vaccinale des professionnels libéraux. Comme cette thèse présentée en 2018 et consacrée à la « couverture antigrippale des professionnels de santé libéraux du bassin de Rodez ». Au total, 422 professionnels de santé ont répondu au questionnaire qui leur était proposé. Les données font ressortir, là aussi, que les médecins sont plus souvent vaccinés contre la grippe que les autres professionnels. Pendant la saison grippale 2015-2016, 54 % des médecins étaient vaccinés, contre 11 % pour les autres professionnels de santé. Ce sont les généralistes qui détiennent le record, avec 73 % de vaccinés. L’enquête présente aussi les raisons avancées pour expliquer le choix de se faire vacciner ou non. Les principales motivations à la vaccination étaient le souhait de se protéger personnellement, de protéger ses proches, d’éviter un arrêt de travail, le fait que le vaccin soit recommandé et enfin le souci de protéger les patients. Quant aux freins, le principal argument est le recours à l’homéopathie, la peur des composants du vaccin, le fait de ne pas se sentir concerné par les recommandations, l’oubli ou le manque de temps et, enfin, l’inefficacité du vaccin (3).
Certaines de ces raisons rejoignent celles exprimées par un panel d’infirmières au cours d’une enquête du GERES. Les éléments facilitateurs relevés sont, dans cet échantillon, la crainte de l’arrêt de travail, le vécu de la maladie d’un proche, les recommandations médicales, le souci de protéger sa famille et celui de protéger les patients. Les freins à la vaccination sont ici la méconnaissance de la gravité de la maladie, la crainte des effets secondaires, la peur des adjuvants, le changement annuel du vaccin, la résistance personnelle, l’inefficacité du vaccin, un problème d’organisation et enfin le manque de connaissance des indications du vaccin (4).
Au total, nul doute que la couverture vaccinale des professionnels de la santé pourrait être améliorée. Des pistes d’action pour l’encourager devraient être fournies par l’identification des motivations et des freins à la vaccination. De plus vastes enquêtes seraient également intéressantes pour obtenir un état des lieux plus précis, notamment en ce qui concerne les professionnels de santé libéraux.

Dr Roseline Péluchon