La chirurgie esthétique chez la femme, nouveau couteau de saint-Hubert ?

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La chirurgie esthétique chez la femme, nouveau couteau de saint-Hubert ?
Psychiatrie - Addictions
« On peut souffrir d’un défaut physique réel, en être gêné, mais vivre avec. On peut aussi recourir à la chirurgie esthétique et s’en débarrasser. Mais quand on est obsédé par un défaut qui n’existe pas, un défaut que personne d’autre ne voit et qui empêche de vivre, quelles sont les solutions ? » (Jean Tignol)[1]


Que recherchent les volontaires pour la chirurgie esthétique ?

Dans son ouvrage La beauté sur mesure[2], Françoise Millet-Bartoli, psychiatre, s’interroge : « Que cherche-t-on à modifier quand on recourt à la chirurgie esthétique ? » Réponse classique, corriger un défaut physique isolé qui embarrasse ou suscite la moquerie : nez trop long, menton trop carré, oreilles décollées... Objectif escompté, dans tous ces cas : redorer une apparence que le sujet ou des tiers estiment imparfaite. Mais cette finalité heureuse ne résume pas les attentes des candidats à ce type d’intervention : la demande de chirurgie esthétique résulte aussi parfois d’une insatisfaction plus profonde, une blessure, une vulnérabilité personnelle. Pour traiter « au-delà du geste technique, tout ce qui est en jeu dans une transformation chirurgicale de l’apparence physique, image du corps, image de soi, sentiment d’identité », le chirurgien doit-il alors se substituer au psychologue ou au psychiatre ? Autre interrogation centrale, posée par l’ouvrage d’un autre psychiatre Michel Godefroy, Chirurgie esthétique et frontières de l’identité[3] : « La chirurgie esthétique permet-elle à un sujet de franchir les frontières de son identité ou bien de mieux les comprendre ? » Interviewé par Pascale Senk pour Le Figaro[4], l’auteur rappelle que, contrairement aux pratiques cosmétiques ou de la médecine esthétique de surface, la chirurgie plastique revient toujours à porter un coup de bistouri dans sa chair, ce qui est une réelle violence.
Si les hommes peuvent aussi être demandeurs de chirurgie esthétique (en particulier pour une opération de rallongement du pénis, dans un contexte connu sous l’appellation pittoresque de « complexe du vestiaire », en lien possible avec une angoisse de castration), le gros des troupes est toutefois représenté, en matière de chirurgie esthétique, par une clientèle féminine. Avec des demandes implicites de rajeunissement : peau du visage à retendre, rhinoplastie, silhouette à retoucher (abdominoplastie, volume des fesses, lipoaspiration), chirurgie mammaire, etc. Michel Godefroy invite tout(e) candidat(e) à la chirurgie esthétique à se livrer d’abord à une profonde introspection, en se demandant : qu’est-ce que je cherche réellement ? Après tout, note l’auteur, on constate que la plupart des individus se satisfont de ce qu’ils sont, de leurs rides, de leur vieillissement, et ne cherchent pas à intervenir sur leur corps : comme disait l’acteur Michel Simon, ‘‘Mieux vaut avoir une sale gueule que pas de gueule du tout’’.  D’une sage évidence, cette opinion en rappelle une autre sur le même thème, émise par Maurice Chevalier : « Après tout, ce n’est pas si désagréable que ça de vieillir, quand on pense à l’autre éventualité. »


Écarter d’emblée une problématique psychiatrique

Mais, malgré ce caractère inéluctable du vieillissement, certains (et donc surtout certaines) n’hésitent pas à se livrer au bistouri d’un chirurgien (nouvel avatar du docteur Faust ?) pour tenter de « réparer des ans l’irréparable outrage. » Dans la mesure où il n’existe jamais de demande « banale » dans ce domaine, Michel Godefroy conseille à ses confrères chirurgiens de toujours faire parler la personne de son histoire, de laisser passer du temps entre les entretiens et la décision de pratiquer ou non l’opération. S’entourer de l’avis d’un psychologue ou d’un psychiatre s’avère souvent important, pour évaluer attentivement si cette demande d’intervention ne résulte pas en réalité d’une problématique psychique comme une dysmorphophobie, cette « peur d’être difforme » où l’intéressé tend à dénigrer certains aspects ou la totalité de son apparence corporelle. Le Pr Tignol rappelle que la quête morbide d’une meilleure apparence physique pour contrer un défaut imaginaire conduit tous les ans des milliers de femmes, mais aussi d’hommes, à consulter et à multiplier des traitements médicaux ou chirurgicaux parfaitement inefficaces puisque sans objet. [1]
Une conséquence de la dysmorphophobie est notamment de servir d’explication à toutes les difficultés de l’existence en les ramenant au défaut du corps, défaut réel surinvesti, ou défaut imaginaire fantasmé. Avant toute opération à visée esthétique, le chirurgien doit ainsi s’efforcer de repérer si la demande est un symptôme d’une problématique mentale ou peut, au contraire, être reçue sereinement, comme un vrai projet de vie, sans risque de méconnaître une telle dimension psychologique ou psychiatrique, masquée par un désir de modifier l’image du corps. Il est évident qu’une demande à connotation psychiatrique doit être traitée avec une extrême circonspection, puisqu’elle relève en réalité d’un registre très différent des vraies indications de la chirurgie esthétique. Évoquant ce sujet dans Monaco Hebdo[5], la journaliste Sophie Noachovitch confirme l’importance d’une réflexion préalable sur le contexte « psy » de la demande d’intervention : « De plus en plus banalisées, les interventions esthétiques n’en restent pas moins une modification majeure du corps, donc de l’image de soi. L’état psychologique d’un patient est donc essentiel dans la décision d’opérer ou pas. ». Interrogé dans cet article, le Dr Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint du service de psychiatrie du centre hospitalier princesse Grace, à Monaco, insiste sur la cohérence de la motivation qui doit venir de la personne elle-même, sans lui être imposée de l’extérieur et sans conduire à des bouleversements intempestifs de l’image de soi, dans la mesure préoccupante ou, par l’obtention d’une toute nouvelle image du corps, une construction chirurgicale trop artificielle peut être déstabilisante sur le plan psychologique et conduire à des décompensations. La meilleure prévention de telles décompensations psychiques consiste dans le respect scrupuleux des contre-indications pour motif psychiatrique. Si ce « problème psy » (structure psychotique, dépression sévère, grave trouble de la personnalité…) demeure parfois larvé, donc difficile à repérer, il est crucial de le déceler pour ne pas contribuer, par un geste chirurgical hasardeux, à déstabiliser un équilibre psychologique précaire. Jean-François Goldbroch incite ainsi à la prudence devant des abus ou des demandes d’intervention étranges, ou répétées, suspectes d’un trouble psychotique qui reste une contre-indication.


Quelle fonction pour la chirurgie esthétique ?

À l’évidence, une fonction importante de la chirurgie esthétique consiste dans le remodelage de l’image du corps. Dans un article évoquant « le corps féminin et la chirurgie esthétique »[6], la psychanalyste Cristina Lindenmeyer avance que cette manipulation de l’image corporelle au moyen du bistouri pourrait constituer un nouvel avatar du recours ancien aux artifices de la mode : « les chirurgiens n’auraient-ils pas pris la place des couturiers d’antan, vendant des bouches, des nez, des seins à des femmes fourvoyées ? » Examinant les réactualisations de l’hystérie dans le contexte des technosciences du corps, l’auteur estime que l’inclination à se livrer à des transformations esthétiques de comblement ou d’augmentation  relèverait de nouvelles modalités hystériques d’aménagement contre l’angoisse : angoisse de castration, angoisse de mort. Des données classiques, mais revisitées à l’aune des progrès de la médecine et de la chirurgie...
Quand son miroir implacable ne confirme plus sa beauté, la maritorne des contes de fées peut se transformer en une jeune et jolie créature, grâce à quelque philtre magique. Face à la même déconvenue, la femme actuelle a la possibilité de s’inscrire dans un nouvel idéal prométhéen où l’art du chirurgien remplacerait le charme de l’enchanteur, pour lui offrir une nouvelle expérience corporelle. Cette expérience de corps modifié ou « complété » (notamment avec la tentation des prothèses mammaires) incite à s’interroger sur la confrontation entre l’artefact (ici la technique médico-chirurgicale) et la nature. Cristina Lindenmeyer propose des pistes de réflexion : « Serions-nous en train d’assister à la création d’une nouvelle façon d’habiter son corps ? Quels sont les configurations et les enjeux psychiques du ‘‘faire corps’’ avec la prothèse ? Quels fantasmes viennent nourrir ces objets intégrés au corps et érigés en un idéal corporel parfait ? » L’auteur précise que des femmes viennent à l’analyste non pas à cause des recours aux chirurgies esthétiques, mais car le recours à ces pratiques a été à un moment de leur vie l’unique solution trouvée pour pallier leur souffrance psychique. Et, à l’instar, du problème philosophique du bateau de Thésée[7] dans l’Antiquité, ce bateau « perpétuellement réparé dont les sophistes d’Athènes se demandaient, au fur et à mesure que les pièces en étaient modifiées ou remplacées, s’il s’agissait encore du même bateau », la banalisation des interventions de chirurgie esthétique pose surtout la question de la permanence identitaire au cours du temps : quand les gestes de chirurgie esthétique se multiplient (en langage populaire « quand tout y passe »), la femme conserve-t-elle sa propre identité d’origine ? En d’autres termes, après maints « toilettages » chirurgicaux, quelle est la continuité (physique, mais surtout psychique) du sujet au fil des opérations ? La chirurgie esthétique soulève ainsi le problème philosophique de l’ipséité, c’est-à-dire la faculté d’un individu à être unique et d’avoir conscience de cette unicité. Une connaissance paradoxale de soi : être identique à tous les autres humains et, en même temps, différent de tous les autres humains !... Dans les siècles passés où la chasse avait une place importante dans la société, l’expression « couteau de saint-Hubert » (le patron des chasseurs) renvoyait au même problème d’une chose censée demeurer identique dans le temps, malgré maintes réparations ne laissant subsister aucun de ses composants d’origine.Le bistouri du chirurgien plasticien serait-il devenu un nouveau couteau de saint-Hubert ?

Dr Alain Cohen