Femmes et accidents du travail : une inégalité de plus

L’inégalité entre les hommes et les femmes au sein de l’environnement professionnel ne se traduit pas uniquement par des écarts de salaires à fonction équivalente ou par un déficit de femmes aux postes de direction, mais également par des différences de dynamique concernant la santé au travail. Si globalement, en France, les hommes restent les plus touchés par les accidents de travail et les maladies professionnelles, les femmes sont en passe de combler cette différence de manière très alarmante.

Figure 1. Evolution du nombre d’accidents du travail en France entre 2001 et 2015 [2]
Figure 1. Evolution du nombre d’accidents du travail en France entre 2001 et 2015 [2]

Ainsi, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) relève dans sa dernière étude en date [1] que si les accidents de travail avec arrêt baissent globalement de 15,3 % entre 2001 et 2015, ils ne cessent de progresser pour les femmes. En 14 ans, ces dernières ont ainsi vu une augmentation de leur taux de sinistralité progresser de 28 %, alors que dans le même temps, il baissait d’autant chez les hommes (Figure 1).

Au regard de ces statistiques, on comprend mieux pourquoi bon nombre d’analyses publiées depuis 10 ans autour de cette problématique des accidents du travail soulignent une amélioration générale, mais passent à côté de cette augmentation de la sinistralité chez les femmes en omettant la question de genre.
A la décharge de ceux qui les ont rédigées, un article paru en 2016 dans une revue scientifique québécoise souligne qu’en France, « les parties prenantes de l’entreprise à quelque niveau que ce soit, direction, représentants des salariés, collaborateurs, managers, femmes, hommes en restent le plus souvent aux questions de discrimination directe et sont peu motivées à questionner les conditions de travail, l’organisation du travail, le management des ressources humaines ou l’articulation des temps du point de vue de l’égalité entre les femmes et les hommes » [3]. De fait, rappellent les auteurs, « les entreprises en France ne produisent généralement pas les indicateurs de santé et sécurité au travail selon le sexe ».

Trois branches d’activité concentrent la majorité des accidents de travail pour les femmes

Selon les sexes, les accidents du travail ne se déroulent pas dans les mêmes branches. En 2015, pour les hommes, ils sont principalement concentrés dans le BTP et les industries des transports, de l’eau, du gaz et de l’électricité. Pour les femmes, ces accidents ont surtout lieu dans les services de santé, d’action sociale, le nettoyage et le travail temporaire (41,3 % des accidents concernant les femmes), ainsi que dans les services, commerces et industries de l’alimentation 22,5 %)[4].

Plus édifiant encore, le taux d’évolution entre 2001 et 2015 des accidents du travail ayant entraîné un arrêt pour les hommes baisse dans les 9 branches d’activités prises en compte de – 60,9 % (industrie du bois, papier, textile) à -5 % (transports), exception faite des activités de banques et d’administration (+2,6 %). Durant la même période, ce même taux d’évolution est en très nette augmentation pour les femmes dans 6 branches sur 9, avec un pic de +81 % pour les activités de service, malgré une augmentation des effectifs féminins de seulement 17,7 % [5].

Les femmes ont plus d’accidents de trajet que les hommes depuis 2009

 Figure 2. Evolution du nombre d’accidents de trajet en France entre 2001 et 2015 [6]

Figure 2. Evolution du nombre d’accidents de trajet en France entre 2001 et 2015 [6]

Dans le même ordre d’idée, entre 2001 et 2015, le nombre d’accidents de trajet a augmenté de 0,1 %, alors que l’effectif salarié augmente de 7,1%.
Toutefois, ce chiffre masque une différence d’évolution selon le sexe : le nombre d’accidents de trajet des hommes baisse de 14 % tandis que celui des femmes augmente de 16,3 %. Jusqu’en 2008, le nombre d’accidents de trajet était supérieur pour les hommes. Depuis 2009, la tendance s’est inversée : les accidents de trajet concernent davantage les femmes (Figure 2).

Maladies professionnelles : une progression deux fois plus rapide chez les femmes

En 2015, les maladies professionnelles reconnues étaient à 87 % représentées par des troubles musculo-squelettiques (TMS), les 2 maladies professionnelles de loin les plus fréquentes étant « les affections périarticulaires provoquées par certains gestes et postures de travail » (tableau 57) et « Les affections chroniques du rachis lombaire provoquées par la manutention manuelle de charges lourdes » (tableau 98) [7]. Les TMS concernent un peu plus les femmes (54 %) que les hommes (49 %). Il faut noter que la baisse enregistrée depuis 2014 pour les hommes et depuis 2011 pour les femmes s’explique, entre autres, par la modification des tableaux de reconnaissance des TMS. Quoi qu’il en soit, la hausse des maladies professionnelles depuis le début du siècle est tristement spectaculaire, et là encore, plus particulièrement chez les femmes (Figure 3).

Figure 3. Evolution du nombre des maladies professionnelles en France entre 2001 et 2015
Figure 3. Evolution du nombre des maladies professionnelles en France entre 2001 et 2015

Selon une étude de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES), « en 2012, les femmes ont autant de maladies professionnelles reconnues (27 148) que les hommes (28 993), bien qu’elles soient à l’origine d’un volume de travail moins important. Ainsi, il semble qu’elles soient plus fréquemment exposées que les hommes au risque de maladie professionnelle »[8].

Par ailleurs, si l’on sait que la fréquence des TMS est beaucoup plus importante chez les ouvriers et dans une moindre mesure chez les employés que chez les cadres et les professions intermédiaires, les chiffres indiquent que le taux de fréquence des TMS chez les ouvrières en 2012 est de 8,4 pour un million d’heures salariées contre 2,4 pour les ouvriers. Enfin, l’indice de gravité [9] des TMS touchant les femmes est aussi bien supérieur à celui des hommes dans toutes les catégories socioprofessionnelles. Chez les ouvriers, cet indice est trois fois plus important chez les femmes que chez les hommes.

Travail de nuit : les femmes jeunes de plus en plus exposées

Mené à la demande de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), le récent rapport d’expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) [10] portant sur « une évaluation des risques sanitaires pour les professionnels exposés à des horaires de travail atypiques, notamment de nuit » dresse un tableau alarmant d’une situation qui, en 2012, concernait 3,5 millions de personnes, soit 15,4 % des salariés. Des chiffres qui ne cessent de croître, en particulier chez les intérimaires, les hommes trentenaires et surtout chez les femmes de moins 30 ans qui sont de plus en plus exposées à ces conditions de travail particulières.

Les dangers des horaires décalés avaient déjà été pointés par plusieurs études antérieures. En 2007, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), rattaché à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avait ainsi ajouté le travail posté à la liste des agents « probablement cancérogènes ». Le rapport de l’ANSES va plus loin et liste de nombreuses autres pathologies en lien avéré ou probable avec le travail de nuit. Si la somnolence, la qualité et la réduction du temps de sommeil total et le syndrome métabolique sont largement documentés et prouvés, les effets sur la santé psychique (troubles de l’humeur, dépression, irritabilité, anxiété, troubles de la personnalité), les performances cognitives, l’obésité et la prise de poids, le diabète de type 2 et les maladies coronariennes sont quant à eux qualifiés de « probables ». Entendre : très fortement possibles.

Sous-évaluation des risques encourus par les femmes

Pour l’ANACT, il existe clairement « une sous-évaluation de l’exposition aux risques et pénibilités des femmes dans certains de leurs emplois, métiers ou secteurs, qui est plus marquée que pour les hommes ». L’Agence estime que ce fait est lié « à une invisibilité des risques pour certains emplois ousecteurs à prédominance féminine (service, soin, commerce, administratif…) compte tenu du fait qu’ils ont été longtemps considérés comme « légers » au contraire des emplois ou secteurs «lourds» à prédominance masculine (BTP, industrie, énergie… ) ».

Lors du colloque organisé à Bruxelles en mars 2015 par l’Institut syndical européen (ETUI) sur le thème « Femmes, santé et travail », l’une des communications présentée par l’ANACT [11] a par exemple montré comment le modèle de compréhension et de prévention des inégalités professionnelles (de rémunération, santé ou carrière) entre les femmes et les hommes développé par l’Agence permettait d’expliquer l’absentéisme différencié des femmes et des hommes à La Poste. Alors que ce groupe emploie à peu près autant de femmes que d’hommes dans chacun de ces métiers, les femmes ont été absentes en moyenne 30 % de plus que les hommes en 2012. Les raisons en sont multiples : dimensions des matériels et machines pas assez adaptées aux différentes morphologies, surreprésentation des femmes dans les secteurs à paquets et colis à cause de la règle de l’ancienneté, tour de congé qui pénalise ceux qui ont peu d’ancienneté et des enfants en bas âge, etc.

Une analyse « genrée » pour une meilleure prévention des risques

L’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA) estime qu’il existe bien des différences qui influent sur les risques auxquels les hommes et les femmes sont confrontés dans leur environnement professionnel. Ainsi, les femmes « sont sous-représentées au niveau de la supervision et de la direction, doivent trouver un équilibre entre les responsabilités professionnelles et familiales, sont physiquement différentes des hommes, bien que les différences soient souvent plus marquées entre les femmes qu’entre les hommes et les femmes, au niveau de la force physique par exemple et occupent des emplois présumés, souvent à tort, sûrs et faciles »[12]. Le problème, reconnaît l’Agence, est que « ces différences ne sont souvent pas reconnues dans la pratique en matière de santé et de sécurité. Par ailleurs, la charge de travail et les risques liés au stress sur le lieu de travail sont souvent sous-estimés pour les femmes »[12].

Dans ce contexte, une approche en matière de sécurité et de santé soucieuse de l’égalité des sexes, suppose de reconnaître et de prendre en compte les différences entre les travailleurs masculins et féminins. L’EU-OSHA a émis en ce sens certaines recommandations à destination des employeurs qui passent par l’inclusion des questions liées à la dimension de genre dans l’évaluation des risques, l’examen du travail réellement accompli et l’évitement des suppositions sur les personnes à risque et les raisons pour lesquelles elles le sont ou encore l’implication des femmes dans les décisions en matière de sécurité et de santé au travail.

De son côté, l’ANACT incite à mobiliser un regard « genré » pour progresser dans la prévention de la sinistralité en faveur de toutes et tous. Cette approche « impliquerait de mettre en place des statistiques systématiquement sexuées en santé au travail, des recherches sur « genre et santé au travail », la conception de systèmes de travail permettant l’accès au maximum de situations de travail des salariés des deux sexes, des dispositifs d’évaluation et de prévention des risques prenant en compte, si pertinent, l’impact différencié et l’exposition différenciée en fonction du sexe, la prise en compte du genre dans les accords sur les risques psychosociaux incluant les violences sexistes et sexuelles, la pénibilité, la qualité de vie au travail, mais aussi le temps de travail qui revient au cœur du débat social en France »[13].

Benoît Thelliez

[1] Florence Chappert, Patricia Therry, « Photographie statistique des accidents de travail, des accidents de trajet et des maladies professionnelles en France selon le sexe entre 2001 et 2015 », ANACT 2017.
[2] Ibidem via les données de la CNAM-TS.
[3] Florence Chappert, Patricia Therry, « Égalité entre les femmes et les hommes et santé au travail.
Comment le genre transforme-t-il l’intervention sur les conditions de travail ? », Revue PISTES, 2016.
[4] CNAMTS, 2015.
[5] Florence Chappert, Patricia Therry, « Photographie statistique des accidents de travail, des accidents de trajet et des maladies professionnelles en France selon le sexe entre 2001 et 2015 », ANACT 2017.
[6] Florence Chappert, Patricia Therry, « Photographie statistique des accidents de travail, des accidents de trajet et des maladies professionnelles en France selon le sexe entre 2001 et 2015 », ANACT 2017.
[7] Rapport de gestion 2015, Caisse d’assurance maladie Risques professionnels, 2016.
[8] Bruno Garoche, « L’exposition des salariés aux maladies professionnelles. L’importance toujours prépondérante des troubles musculo-squelettiques », Dares résultats, n°81, 12/2016.
[9] Indice de gravité des maladies professionnelles = somme des taux d’incapacité permanente partielle (IPP) sur la somme des heures de travail X 100.
[10] « Evaluation des risques sanitaires liés au travail de nuit », Rapport d’expertise collective, ANSES, juin 2016.
[11] http://www.etui.org/fr/content/download/19619/151755/file/3-Vignet%20Margaux.pdf
[12] https://osha.europa.eu/fr/themes/women-and-health-work
[13] Florence Chappert, Patricia Therry, « Égalité entre les femmes et les hommes et santé au travail.
Comment le genre transforme-t-il l’intervention sur les conditions de travail ? », Revue PISTES, 2016