Femmes en situation de précarité : problèmes de santé et difficultés d’accès aux soins

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Femmes en situation de précarité : problèmes de santé et difficultés d’accès aux soins
Environnement - Modes de vie - Société

En France, en 2010, 8,6 millions de personnes (4,7 millions de femmes et 3,9 millions d’hommes) avaient un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté estimé à 60 % du revenu médian. Ce seuil correspondait la même année à 964 euros mensuels pour une personne seule. La moitié des personnes concernées vivaient avec moins de 781 euros par mois. En moyenne, dans l’Union  européenne, le taux de pauvreté est de 16,4 %, mais il est plus élevé pour les femmes (17 %) que pour les hommes (15,7 %). Dans tous les pays européens, à l’exception de la Hongrie, les femmes sont plus souvent en dessous du seuil de pauvreté que les hommes (1).

En France, les femmes sont majoritaires parmi les allocataires du Revenu de solidarité active (RSA) dont elles représentaient 57 % des bénéficiaires en 2012. Au sein de cette population, la proportion de celles qui sont à la tête d’une famille monoparentale est significative : 31 %. D’une part elles constituent la plupart des allocataires du RSA « socle majoré » qui a remplacé l’allocation de parent isolé (API) et d’autre part, elles représentent également le tiers des bénéficiaires du RSA « activité » qui permet aux travailleurs dont les revenus sont faibles de compléter leur salaire (2).

Précarité cumulative

Les risques de précarité apparaissent ainsi plus nombreux pour les femmes que pour les hommes et ils affectent plus durablement leur parcours. Ils trouvent leur origine dans le fondement culturel du rôle assigné aux femmes dans la société, y compris au regard de l’emploi. La surreprésentation féminine dans certains métiers constitue une illustration manifeste de cette précarité cumulative. Un rapport d’expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) publié le 22 juin 2016 et portant sur « une évaluation des risques sanitaires pour les professionnels exposés à des horaires de travail atypiques, notamment de nuit », montre ainsi que les femmes sont de plus en plus exposées à ces conditions de travail  particulières (effectif doublé entre 1991 et 2009) qui les soumettent à des facteurs de pénibilité physique plus nombreux.

Malgré l’essor de l’activité professionnelle des femmes, les moins qualifiées restent extrêmement pénalisées et pâtissent d’un sous-emploi durable et de bas salaires. De plus, comme souligné par une étude de la Délégation au droit des femmes et à l’égalité (3), l’essentiel des dispositifs visant l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes concernent les salariés en CDI. Les femmes en situation de précarité et/ou à contrat de travail temporaire sont donc confrontées à des difficultés et des inégalités qui se cumulent plutôt qu’elles ne se résorbent.

Prévention sanitaire et recours aux soins en queue des priorités

Si la précarité est source d’isolement social, elle a aussi un impact majeur sur la santé de ces femmes : stress chronique, alimentation déséquilibrée du fait d’horaires atypiques et/ou d’un pouvoir d’achat réduit, renoncement aux soins et aux examens de dépistage ayant pour conséquence des pathologies diagnostiquées trop tardivement. Si leurs conditions de travail sont souvent elles-mêmes pathogènes, le faible niveau de ressource des femmes précarisées les conduit presque toujours à hiérarchiser les priorités et reléguer au second plan le recours aux soins, d’autant plus s’il nécessite une avance de frais ou comporte un reste à charge trop important. S’engage alors un processus cumulatif dans lequel les pathologies non repérées et/ou non traitées représentent un facteur supplémentaire de précarisation pour ces femmes lorsqu’elles seront âgées et alors même qu’elles disposeront de très faibles pensions de retraite.

Bien que disposant toujours d’une meilleure espérance de vie en bonne santé que les hommes (64,2 ans vs 62,4 ans) (4), les femmes continuent de se percevoir en moins bonne santé qu’eux. En dépit de ce ressenti, elles recourent moins aux examens de prévention et elles déclarent plus souvent que les hommes renoncer à des soins, essentiellement pour des raisons financières (4). Ainsi, malgré la gratuité du dépistage organisé du cancer du sein pour toutes les femmes de 50 à 74 ans, celles disposant de faibles ressources réalisent deux fois moins de contrôle par mammographie que les autres femmes dans la même tranche d’âge (5). D’une manière générale, les femmes les moins favorisées ont une pratique peu fréquente des examens de prévention. Une étude de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) datant de 2007 montrait ainsi que 12 % des femmes à bas revenu, âgées de 20 à 70 ans, n’avaient jamais réalisé de frottis permettant de détecter le cancer du col de l’utérus, soit deux fois plus que le reste de la population (6).

Concernant les différents paramètres de renoncement aux soins, les enquêtes Santé et protection sociale de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) fournissent également des données éloquentes. Ainsi, en 2012, le nombre de femmes ayant renoncé à une consultation de médecin pour des raisons financières au cours des 12 derniers mois était deux fois supérieur à celui des hommes. La même proportion est retrouvée en ce qui concerne d’autres soins ou lorsqu’il s’agit d’examens. Inutile de préciser que toutes les études en la matière indiquent une corrélation flagrante entre renoncement et moindre consommation de soins, ainsi qu’un lien étroit avec un état de santé futur dégradé.

Prévalence élevée des troubles psychiques et de l’obésité

Depuis leur instauration en 1999, la Couverture maladie universelle (CMU) et sa complémentaire (CMU-C) ont amélioré le recours aux soins de leurs bénéficiaires. En 2015, les chiffres officiels font état d’un peu plus de 5,3 millions de bénéficiaires de la CMU-C dont 60,8 % sont des femmes. Toutefois, une étude conjointe de l’IRDES et de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) publiée en 2012 révélait, qu’à âge et sexe équivalents, presque tous les grands groupes de pathologies sont surreprésentés chez les bénéficiaires de la CMU-C (7), avec une prévalence marquée pour les troubles psychiques : 16 % d’entre eux déclarent une anxiété contre 9 % pour le reste de la population et 10 % sont atteints de dépression contre 5 % dans la population générale. Là encore, les femmes en situation de précarité sont près de deux fois plus atteintes que leurs homologues masculins par des troubles dépressifs. Un écart que la DRESS explique en partie par des situations économiques et sociales qui les exposent davantage dans la sphère privée (ruptures conjugales, monoparentalité) ou professionnelle (emploi peu qualifié, temps partiel subi, chômage…)

Cette disparité est également notable en ce qui concerne l’obésité, facteur de risque important de diabète et de maladies cardiovasculaires. Si le surpoids touche toutes les catégories socioprofessionnelles de la population, la prévalence de l’obésité dans les ménages les plus modestes est de 10 % pour les hommes contre 13 % pour les femmes, alors que le rapport s’inverse chez les plus aisés (9 % vs 6 %) (8). D’après les résultats de l’enquête ObEpi 2012, la prévalence de l’obésité en France a augmenté, quel que soit le sexe. Mais l’augmentation relative de la prévalence de  l’obésité entre 1997 et 2012 est plus importante chez la femme (+89,2 %) que chez l’homme (+62,5 %). La tendance à une augmentation plus forte de la prévalence de l’obésité féminine observée depuis 2003 se confirme donc, en particulier pour les cas d’obésités les plus importantes.

Une étude de 2014 du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) confirme la tendance générale qui veut qu’au sein des populations les plus défavorisées, les femmes soient les plus touchées par la précarité financière et les plus pénalisées quant à l’accès aux soins (9). Ainsi, en Zone urbaine sensible (ZUS), près d’une femme sur quatre est en situation de pauvreté contre un homme sur cinq. De même, 27 % d’entre elles déclarent avoir renoncé à des soins (18 % pour les hommes) contre 17 % (vs 12 % chez les hommes) dans les autres territoires. Les résultats de l’étude pointent également l’inquiétante prévalence de l’obésité dans la population de ces femmes habitant en ZUS (19 %), bien au-dessus du chiffre national déjà évoqué plus haut.

Au total, les risques de précarité se révèlent plus nombreux et plus durables pour les femmes que pour les hommes avec, à la clé, des conséquences en termes d’isolement social, de santé et de prévention (4).

Benoît Thelliez